Premier rêve de Descartes

Descartes jeune (gif)

Le premier rêve de Descartes dans la nuit du 10 novembre 1619

Qui sait que Descartes, le père du rationalisme, avait orienté sa vie en écoutant le message de trois rêves, faits en 1619 ?

Malheureusement nous n’avons pas d’écrits de Descartes qui racontent, de manière directe, ces fameux rêves qui ont joué un rôle dans l’orientation choisie de son destin et  considérés par Descartes lui-même, comme de véritables « songes initiatiques ». Il les a cependant bien consignés, en latin, sous le titre d’ « Olympica », mais c’est par son biographe, l’abbée Andrien Baillet, que l’histoire a conservé ces rêves, et nous ignorons dans quelle mesure cet homme fut fidèle à Descartes dans sa traduction. Tels qu’Andrien Baillet les a restitués, ces rêves sont cependant incontestablement parlant pour tous ceux qui ont eux-mêmes travaillés sur les rêves et leurs significations.

Un peu de contexte d’abord :

 Alors qu’il avait une vingtaine d’année, Descartes engagé dans les troupes du duc de Bavière, a quitté Francfort où il avait assisté au couronnement de l’empereur, puis s’est retiré dans une paisible solitude, bien décidé à réfléchir aux moyens de réformer les connaissances de son temps, qu’il jugeait bien trop obscures. Ses méditations sur les conditions et moyens de la vérité ont alors pris un tour surprenant : « La recherche qu’il voulut faire de ces moyens, nous dit son biographe, Adrien Baillet, jeta son esprit dans de violentes agitations, qui augmentèrent de plus en plus par une contention continuelle où il le tenait, sans souffrir que la promenade ni les compagnies y fissent diversion. Il le fatigua de telle sorte que le feu lui prit au cerveau et qu’il tomba dans une espèce d’enthousiasme, qui disposa de telle manière son esprit déjà abattu qu’il le mit en état de recevoir les impressions des songes et des visions. »

Le 10 novembre 1619, Descartes fit donc trois rêves si frappants et tellement signifiants qu’il se persuada qu’il s’agissait-là de visions, c’est-à-dire de messages  « qu’il s’imagina ne pouvoir être venu que d’en haut » et qui allaient l’aider à décider de sa vocation : quitter le monde militaire  pour se mettre au service de la vérité.

Le premier rêve :

« Après s’être endormi, son imagination se sentit frappée de la représentation de quelques fantômes qui se présentèrent à lui, et qui l’épouvantèrent de telle sorte que, croyant marcher par les rues, il était obligé de se renverser sur le côté gauche pour pouvoir avancer au lieu où il voulait aller, parce qu’il sentait une grande faiblesse au côté droit dont il ne pouvait se soutenir. Étant honteux de marcher de la sorte, il fit un effort pour se redresser, mais il sentit un vent impétueux qui, l’emportant dans une espèce de tourbillon, lui fit faire trois ou quatre tours sur le pied gauche. Ce ne fut pas encore ce qui l’épouvanta. La difficulté qu’il avait de se traîner faisait qu’il croyait tomber à chaque pas, jusqu’à ce qu’ayant aperçu un collège ouvert sur son chemin, il entra dedans pour y trouver une retraite et un remède à son mal. Il tâcha de gagner l’église du collège où sa première pensée était d’aller faire sa prière, mais s’étant aperçu qu’il avait passé un homme de sa connaissance sans le saluer, il voulut retourner sur ses pas pour lui faire civilité et il fut repoussé avec violence par le vent qui soufflait contre l’église. Dans le même temps, il vit au milieu de la cour du collège une autre personne qui l’appela par son nom en des termes civils et obligeants et lui dit que s’il voulait aller trouver Monsieur N. il avait quelque chose à lui donner. M. Descartes s’imagina que c’était un melon qu’on avait apporté de quelque pays étranger. Mais ce qui le surprit davantage fut de voir que ceux qui se rassemblaient avec cette personne autour de lui pour s’entretenir étaient droits et fermes sur leurs pieds, quoiqu’il fût toujours courbé et chancelant sur le même terrain et que le vent qui avait pensé le renverser plusieurs fois eût beaucoup diminué. Il se réveilla sur cette imagination et il sentit à l’heure même une douleur effective qui lui fit craindre que ce ne fût l’opération de quelque mauvais génie qui l’aurait voulu séduire. Aussitôt il se retourna sur le côté droit, car c’était sur le gauche qu’il s’était endormi et qu’il avait eu le songe. Il fit une prière à Dieu pour demander d’être garanti du mauvais effet de son songe et d’être préservé de tous les malheurs qui pourraient le menacer en punition de ses péchés, qu’il reconnaissait pouvoir être assez griefs pour attirer les foudres du ciel sur sa tête, quoiqu’il eût mené jusque-là une vie assez irréprochable aux yeux des hommes. »

Adrien Baillet, la Vie de M. Descartes, biographie, 1691, Livre 2, chapitre 1

L’interprétation de Descartes, d’après Adrien Baillet :

Descartes a interprété ses deux premiers rêves comme « des avertissements menaçants touchant sa vie passée qui pouvait n’avoir pas été aussi innocente devant Dieu que devant les hommes. Et il crut que c’était la raison de la terreur et de l’effroi dont ces deux songes étaient accompagnés. »

« Le melon dont on voulait lui faire présent dans le premier songe signifiait, disait-il, les charmes de la solitude, mais présentés par des sollicitations purement humaines. Le vent qui le poussait vers l’église du collège, lorsqu’il avait mal au côté droit, n’était autre chose que le mauvais génie qui tâchait de le jeter par force dans un lieu où son dessein était d’aller volontairement. C’est pourquoi Dieu ne permit pas qu’il avançât plus loin et qu’il se laissât emporter même en un lieu saint par un esprit qu’il n’avait pas envoyé, quoiqu’il fût très persuadé que c’eût été l’esprit de Dieu qui lui avait fait faire les premières démarches vers cette église ».

Nous voyons que cette interprétation de Descartes sur ce fruit, un melon, fruit rond, avec une écorce, signifie l’isolement qu’il apprécie comme condition de la méditation. Pourquoi pas, mais le melon a d’autres significations.

En ce qui concerne le vent, Descartes y voit le contraire du libre-arbitre. Ce serait un vent maléfique qui voudrait lui faire faire quelque chose qu’il avait pourtant bien décidé de faire. C’est très confus.

Notre interprétation :

L’entrée en jeu des fantômes de ce premier rêve ne doit pas nous étonner. Ce type de personnage a sa place dans l’univers onirique pour signaler le passage d’une frontière : celle qui sépare et relie le monde d’ici-bas et l’au-delà, ce passeur se révélant, selon Georges Romey, l’auteur du Dictionnaire de la symbolique, « l’un des plus sûrs conducteurs vers la réalité ». Les fantômes du premier rêve de Descartes indiquent dès lors qu’il prend pied dans l’univers de la surconscience qui parfois s’exprime dans les rêves, quand ceux-ci sont de grands rêves, de ceux qui changent une destinée.la

Il faut savoir aussi que la mère de Descartes est morte alors qu’il avait à peine plus d’un an. Or la mère est la première incarnation du principe féminin incarné par la gauche, cette partie sur laquelle Descartes va s’appuyer tout au long de ce rêve, pour s’ouvrir au message qu’il contient.

Le second élément énoncé dans ce rêve, c’est cette faiblesse que ressent le rêveur de son côté droit et la nécessité d’avancer en s’appuyant et penchant sur le côté gauche. Tout le monde, je pense, comprend que, pour ce mathématicien et rationaliste, le côté droit, fatigué, représente la rationalité, et le côté gauche figure la vie intérieure et poétique qui prendra une place essentielle dans le troisième rêve. En ce qui concerne le choix de sa vocation qui est en question dans les trois rêves de Descartes, il est clair que le rêve l’informe qu’il ne peut s’appuyer sur la seule raison, il doit même la mettre momentanément de côté. Ce symbole rejoint parfaitement le précédent, il s’agit d’une entrée en matière : il faut maintenant écouter la voix intérieure, l’intuition, celle qui, précisément, parle à la conscience de Descartes dans ces trois rêves.

Le vent impérieux qui fit faire au rêveur « trois ou quatre tours sur le pied gauche » peut être pensé comme le vent de Dieu ou le vent de l’intuition qui lui fait effectivement faire trois rêves, trois productions intuitives, qui auront le même but. Nous voyons que ces trois rêves sont nécessaires, car Descartes n’est pas à l’aise dans une telle démarche « étant honteux de marcher de la sorte, il fit un effort pour se redresser », il résiste à cette brusque entrée de l’intuition dans sa vie, et a donc besoin de cette répétition des trois rêves.

Pour sa part, il y voit l’expression d’un mauvais génie, qui veut lui faire faire par force ce que lui ne fera que par libre arbitre : entrer dans une église.

Quand, ensuite, Descartes est détourné de son projet pour suivre un autre homme et revenir sur des connaissances passées, nous voyons bien que c’est un vent de Dieu qui le ramène vers l’église. Cette image montre clairement que Descartes ne peut suivre personne d’autre, il ne ferait alors que régresser. Il doit inventer son propre chemin, mais il y sera conduit avec toute la puissance de son intuition géniale, une intuition presque médiumnique d’après son rêve.

Le quatrième élément c’est l’entrée dans la Cour du collège où se trouve l’église du rêve. Nous sommes là dans le temple intérieur. L’essentiel est désormais abordé, le vent alors peut diminuer.

Devant cette église, une personne accueille le rêveur avec civilité et lui donne un message qu’il comprend : il va recevoir un cadeau d’un certain Monsieur N. dont le biographe ne nous donne aucune indication, mais que le rêveur imagine comme lui donnant un melon. Voici le cœur du message : le fruit de son travail lui est promis, un fruit qui symbolise l’accueil du soleil par la terre (le melon est un fruit gorgé d’eau sucrée et qui ne pousse que dans des lieux très ensoleillés, sa forme et sa couleur évoquant aussi le cercle solaire), et donc cette spiritualisation de la matière que va représenter le travail de Descartes dans son effort pour rendre la pensée de l’homme plus consciente dans son cheminement.

Augustin  voyait dans le melon l’image des « «trésors en or de Dieu» inscrits dans la nature. Sa forme pourrait aussi évoquer le fruit du paradis perdu, celui de l’arbre « de la connaissance du bien et du mal » qui sera transformée par Descartes en connaissance du vrai et du faux. Les rayures du melon pourraient aussi faire penser au globe terrestre avec ses méridiens, et évoque l’idée d’une totalité, en lien avec ce système de connaissance totale qu’était alors la philosophie à laquelle Descartes allait se consacrer .

Le rêve malgré ses aspects pénibles (le vent puissant qui semble emmener Descartes contre sa volonté vers l’église, et la démarche  boiteuse) est très bénéfique : il annonce que Descartes ne travaillera pas en vain, qu’il bénéficiera d’une puissante inspiration qui l’empêchera de se perdre dans son chemin, le détournera des mondanités inutiles et régressives au regard de ce qu’il doit apporter au monde (la civilité qui, dans le rêve, tente de l’emmener à revenir sur ses pas).  Ce rêve annonce le succès éclatant qui sera celui de Descartes ensuite, parce qu’il apportera au monde entier (le globe du melon) une nourriture à la fois spirituelle, solaire, lumineuse et très matérielle, concrète, en adéquation avec la réalité (ce que symbolise encore ce melon promis du rêve).

Mais ce succès n’est pas encore proche dans le temps. Le passage du relais de témoin en témoin montre que l’obtention du fruit de son travail va exiger du temps, de la recherche et de nombreux échanges.

Le sixième élément du rêve, c’est la comparaison que Descartes fait entre lui et les personnes présentes dans l’église. Alors qu’il est tout courbé sur le côté gauche, les autres sont droits. Descartes s’appuie essentiellement sur son côté droit : la rationalité. Il est invité par son rêve à se tenir sur le côté gauche, c’est-à-dire à rééquilibrer sa pensée, faisant une place importante à l’intuition philosophique, et pas seulement à la recherche scientifique qui l’occupait alors beaucoup. Les personnes qui sont dans ce lieu sacré,  représentent au contraire de lui une forme supérieure d’humanité et un idéal à atteindre : l’usage équilibré des deux parties, rationnelle et intuitive, masculine et féminine du psychisme.

La sortie du rêve nous montre à quel point Descartes est pieux. Nous sommes dans une époque où la foi est vécue pleinement, et un tel rêve n’a pas manqué de conduire son auteur à la prière.

Nous voyons aussi comment la réalité du corps peut influencer les rêves. Descartes était couché sur le côté gauche, et souffrait d’une douleur (crampe ?). Cette relation entre réalité et rêve n’empêche rien de la profondeur du message du rêve. D’autant que Descartes fit ensuite, deux autres rêves, qui le prolongèrent et le confirmèrent.

Liliblue



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